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Tokarczuk contre l’IA : une prix Nobel et l’avenir du livre

Olga Tokarczuk tient un livre sur lequel on distingue les lettres « AI ».

À Impact, Olga Tokarczuk a prononcé quelques mots sur l’IA et déclenché une tempête. Nous analysons pourquoi les auteurs réagissent si vivement et ce que ce débat révèle sur la vraie valeur du livre imprimé.

Ce qui s’est réellement passé

Lors de la conférence Impact’26 à Poznań, Olga Tokarczuk a évoqué l’intelligence artificielle et sa place dans son propre travail. La prix Nobel a reconnu qu’elle se tourne vers les outils modernes avec une véritable fascination : « Je me suis offert la version la plus aboutie et la plus avancée d’un modèle de langage, et je suis parfois profondément sidérée de voir à quel point il élargit fantastiquement mes horizons et approfondit ma pensée créative. »

La même intervention portait toutefois une note de mélancolie. L’écrivaine a parlé d’un « chagrin profond, très humain, pour une époque qui s’efface définitivement » – celle de la littérature traditionnelle « écrite pendant des mois dans la solitude, l’œuvre de toute une vie ». Elle a convoqué Balzac, Cioran et Nabokov, ajoutant qu’elle ne croit pas qu’« un quelconque chatbot moderne » puisse un jour s’exprimer avec une telle finesse.

La réaction la plus forte a pourtant été suscitée par une seule phrase – la manière dont Tokarczuk a décrit son travail avec la machine : « Souvent, je lance simplement une idée à la machine pour qu’elle l’analyse et je lui demande : ma chérie, comment pourrions-nous joliment développer cela ? » C’est cette citation qui a déclenché l’avalanche.

Après la vague de critiques, l’écrivaine a précisé ses propos. Elle a souligné que son dernier roman n’avait pas été créé à l’aide de l’intelligence artificielle et, avec une pointe d’humour, a ajouté que ses propres rêves restaient sa plus grande source d’inspiration pour écrire.

Pourquoi ce débat suscite des émotions aussi vives

Le différend autour d’une seule phrase de la prix Nobel ne porte qu’en apparence sur Tokarczuk. En réalité, il s’inscrit dans une conversation bien plus vaste : celle de savoir qui crée la littérature à l’ère des modèles de langage, et à quelles conditions. Pour de nombreux auteurs, ce n’est pas une abstraction, mais une question qui touche à leur propre métier, à leur statut et à l’avenir de leur profession.

Les réactions ont mis au jour un monde littéraire profondément divisé. Il vaut la peine d’examiner trois voix, car chacune incarne une posture différente face à l’IA.

Wojciech Chmielarz : l’indignation est justifiée, mais excessive

Chmielarz a commencé par l’ironie – il a admis s’attendre à découvrir des auteurs polonais écrivant avec l’aide de l’IA, mais « il ne lui serait jamais venu à l’esprit de sa vie » que ce serait justement Tokarczuk. Wojciech Chmielarz, l’un des auteurs de romans policiers contemporains les plus populaires de Pologne et signataire de nombreux best-sellers, en est ensuite venu au cœur du sujet et a touché le point qui se trouve au centre même du débat : la relation entre le lecteur et l’auteur.

Sa position peut se résumer en quelques points :

  • Nous voulons lire des livres écrits uniquement par des humains – et s’ils ont vu le jour d’une autre manière, cela devrait être clairement indiqué sur la couverture.
  • Utiliser l’IA pour la recherche documentaire est une chose, mais s’en servir pour concevoir et planifier un roman constitue, selon lui, une rupture du contrat tacite passé avec le lecteur.
  • Beaucoup des propos de Tokarczuk ont tendance à être sortis de leur contexte, raison pour laquelle il vaut mieux connaître l’ensemble du tableau avant de porter un jugement.

Chmielarz a également attiré l’attention sur un autre fil « franchement passionnant » de l’intervention – l’économie du processus créatif. La prix Nobel s’est demandé si quelqu’un aurait encore aujourd’hui l’envie d’écrire un roman historique monumental et foisonnant, dans la veine des « Livres de Jakób », alors que cela ne rapporte tout simplement rien sur le plan financier. Sa conclusion : l’indignation est en partie justifiée, mais son ampleur est démesurée.

Szczepan Twardoch : la littérature, c’est appuyer sur les touches dans le bon ordre

Szczepan Twardoch, l’auteur polonais primé de romans tels que « Morphine » et « Drach », a adopté une position farouchement sceptique. Il a déclaré avoir « tapé lui-même » chaque mot de ses romans, de ses essais et de ses textes journalistiques, et a comparé le fait de s’en remettre à un modèle de langage en littérature à se mettre des bâtons dans les roues soi-même.

Sa critique va toutefois plus loin que la défense du métier et touche à la nature même de la technologie et au battage qui l’entoure :

  • Ce que nous appelons « intelligence artificielle » n’est pas de l’intelligence – elle n’a ni conscience ni compréhension ; c’est un outil, au même titre qu’un moteur de recherche ou un traitement de texte.
  • L’essentiel du battage et des peurs attisées autour de l’IA relève, selon lui, d’un mécanisme destiné à gonfler le cours des actions des géants du secteur, plutôt que d’une analyse honnête des opportunités et des risques.
  • Le véritable danger, c’est « l’encombrement » d’Internet par des contenus synthétiques, qui pourrait dans les faits le rendre inutilisable – c’est pourquoi il s’intéresse davantage à ce qui émergera en réaction à l’IA qu’à son développement.

Derrière cette remarque se cache une intuition importante : à mesure que les contenus générés croissent à un rythme vertigineux, la valeur des espaces et des objets qui en restent préservés augmente d’autant. C’est un fil que nous reprendrons.

La position de Tokarczuk et un écho plus large

L’auteure elle-même, comme nous l’avons mentionné, a précisé par la suite que son dernier roman n’avait pas été produit avec le concours de l’IA. L’ampleur du débat a toutefois montré que le sujet avait depuis longtemps débordé du monde de la littérature. Le pape Léon XIV lui-même a fait référence à l’œuvre de la prix Nobel dans son encyclique sur l’intelligence artificielle, « Magnifica humanitas », en attirant l’attention sur les dangers de la manipulation de l’information et sur l’impact des technologies modernes sur l’imaginaire collectif.

La conclusion est simple : il ne s’agit pas d’une seule phrase malheureuse. Il s’agit du fait que les artistes luttent – en un sens – pour ce qui leur appartient. Pour la paternité de leurs œuvres, pour un contrat équitable avec le lecteur, et pour que leur travail ne se dissolve pas dans une mer de contenus générés par la machine.

La couche plus profonde du débat : une IA qui « se souvient » des livres

L’émotion suscitée par les propos de Tokarczuk ne prend tout son sens qu’à la lumière de ce qui se joue du côté technique de l’intelligence artificielle. Il n’y a pas si longtemps, on affirmait que les modèles « apprenaient la langue » plutôt que de mémoriser des contenus précis. Cette hypothèse commence à vaciller.

Une étude menée par une équipe de l’université de Stanford a montré que les modèles de langage actuels – tels que Claude 3.7 Sonnet, GPT-4.1, Gemini 2.5 Pro et Grok 3 – sont capables de reproduire de longs passages de livres protégés par le droit d’auteur. Dans les cas extrêmes, cela représente des œuvres presque complètes.

Le résultat le plus spectaculaire ? Claude 3.7 Sonnet a reproduit jusqu’à 95,8 % de « Harry Potter à l’école des sorciers ». C’est le moment où l’on cesse de parler de « modèle de langage » pour parler d’un système qui, dans certaines conditions, se comporte comme s’il se souvenait des livres.

À quoi ressemble la reproduction du texte

Il ne s’agit pas d’une simple instruction du type « écris Harry Potter du début à la fin » – les modèles refusent généralement ce genre de requête. Les chercheurs leur ont fourni le début d’un livre et leur ont demandé de le poursuivre.

Pour Gemini 2.5 Pro et Grok 3, cela suffisait souvent. Claude 3.7 Sonnet et GPT-4.1 se sont montrés plus prudents : on a donc eu recours ici à ce que l’on appelle un jailbreak – la génération de nombreuses variantes d’une requête jusqu’à ce que l’une d’elles « passe à travers le filtre ». La conversation était ensuite poursuivie passage après passage, jusqu’à un refus ou la fin du livre. Seules les longues séquences de texte quasi identiques à l’original ont été prises en compte dans l’analyse – la plus longue atteignant plusieurs milliers de mots. Il ne s’agit pas d’une ressemblance fortuite, mais d’une continuité du texte.

Les différences entre les modèles ne changent rien à la conclusion

  • Claude 3.7 Sonnet s’est révélé le plus vulnérable – il a obtenu des scores élevés non seulement pour « Harry Potter », mais aussi pour « 1984 », « Gatsby le Magnifique » et « Frankenstein », où le taux de reproduction dépassait 94 %.
  • Gemini 2.5 Pro et Grok 3 ont eux aussi généré de longs passages, souvent à moindre coût et sans qu’il soit nécessaire de contourner les garde-fous.
  • GPT-4.1 a adopté une approche plus restrictive – ses mécanismes de refus se déclenchaient plus souvent, surtout en fin de chapitre, ce qui a limité l’ampleur de la reproduction.

Les différences sont nettes, mais elles ne changent rien à l’essentiel : chacun de ces modèles a été capable de révéler des passages de livres protégés par le droit d’auteur.

L’IA « se souvient »-elle vraiment des livres ?

La question est simple ; la réponse l’est moins. Les modèles ne stockent pas les livres au sens classique du terme. Il n’existe en eux ni catalogue de titres ni bibliothèque. Et pourtant, ils sont capables de générer de longs passages cohérents et fidèles à l’original. Le moment décisif est venu avec une expérience de contrôle : une tentative de reproduire un livre paru en 2025 a échoué. Cela suggère que la capacité à générer de tels contenus ne découle pas uniquement d’une compréhension de la langue, mais aussi de l’empreinte laissée par les données d’entraînement. Le modèle ne « connaît » pas un livre comme un humain le connaît, mais, dans certaines conditions, il peut le reproduire avec une précision stupéfiante.

Ce que cela change pour le marché du livre

Le plus intéressant, c’est que les conséquences ne sont pas seulement juridiques. Il s’agit d’un changement qui touche au fondement même de la valeur d’un livre.

Premièrement, la pression en faveur d’une régulation s’accroît. Si un modèle peut générer une part substantielle d’une œuvre, la frontière entre usage loyal et violation du droit d’auteur devient floue. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que des procès se déroulent en parallèle et que les institutions publiques cherchent à consolider les règles.

Deuxièmement – et c’est moins évident – la façon dont nous percevons le livre lui-même évolue. Si un texte peut être reproduit, son caractère unique cesse d’aller de soi. La valeur commence à se déplacer vers ce qui ne peut être généré : la forme, la qualité de la fabrication et l’expérience du lecteur. C’est un processus déjà visible sur le marché aujourd’hui – l’importance des éditions soignées sur le plan visuel, des éditions de collection et des projets qui se distinguent par leur forme ne cesse de croître.

Et c’est là que le débat sur Tokarczuk rejoint les données concrètes. Lorsque Twardoch parle d’« enclaves » préservées des contenus synthétiques, et que Chmielarz réclame un étiquetage clair de la paternité des œuvres, tous deux pointent la même chose : l’authenticité et la trace humaine dans une œuvre deviennent la vraie valeur.

Le paradoxe de l’IA : plus les capacités sont grandes, plus la valeur du papier augmente

À première vue, l’essor de l’IA devrait affaiblir l’importance de l’imprimé. Dans les faits, c’est peut-être l’inverse qui se produit.

  • Un fichier numérique peut être copié.
  • Un texte peut être généré.
  • Mais l’expérience du livre en tant qu’objet physique ne peut être reproduite virtuellement.

Le papier ne réfléchit pas la lumière de la même façon qu’un écran. Une couverture a un poids, une texture, une odeur. Les tranches, le dos, la manière dont l’ouvrage est cousu – tout cela construit une expérience qu’aucun modèle de langage ne peut reproduire. Paradoxalement, la matérialité du livre se met à compter encore davantage. Dans un monde où le contenu peut être produit d’une seule commande, une édition physique et soigneusement fabriquée devient la preuve qu’une intention précise et une personne précise se tiennent derrière la publication.

Un signal des régulateurs : la voix des créateurs compte

L’étude de Stanford n’apporte pas de réponses définitives, mais elle indique clairement une direction. Le sujet ne reste pas non plus cantonné au domaine de la technologie – récemment, un signal important est venu des régulateurs.

Le gouvernement britannique a renoncé à l’idée d’instaurer une large exception au droit d’auteur au profit des entreprises développant l’IA. Dans les faits, cela aurait permis d’entraîner les modèles sur des contenus protégés sans le consentement des créateurs – selon un principe d’« opt-out », c’est-à-dire que les auteurs auraient eux-mêmes dû retirer leurs œuvres. La proposition s’est heurtée à une vive opposition du milieu créatif : lors de la consultation publique, seuls 3 % des participants l’ont soutenue. En conséquence, le gouvernement a suspendu ses travaux sur la mesure et est revenu à des analyses complémentaires.

C’est un signal important. Il montre que le droit d’auteur, dans le contexte de l’IA, devient une priorité politique, et que la voix des créateurs et des éditeurs façonne réellement l’orientation de la régulation. En même temps, il n’existe aujourd’hui aucune solution unique et évidente qui concilie les intérêts des deux parties – partout dans le monde, les gouvernements se trouvent confrontés au même défi.

Conclusion : ce qui est réellement en jeu

Le débat autour des propos de Tokarczuk montre à quel point l’essor de l’IA suscite encore de fortes émotions, en particulier dans le monde de la culture. Pour les uns, l’intelligence artificielle reste un simple outil au service de la créativité ; pour les autres, elle est devenue le symbole de mutations susceptibles de transformer la manière dont la littérature se crée. Une chose est sûre : ce débat ne fait que commencer.

Pour les auteurs et les éditeurs, le moment est particulier. Pour la première fois depuis longtemps, la technologie ne se contente pas de changer la manière dont les livres sont distribués : elle remet en cause les règles établies et oblige le secteur à redéfinir ce qui construit véritablement la valeur d’un livre. Et la réponse se précise de plus en plus : la valeur réside dans la paternité humaine et dans une forme qu’aucun modèle ne peut reproduire – le livre physique, finement fabriqué.

Sources :